UN LONG MARATHON :

Voir les efforts contre la traite de personnes

comme une mission à long terme,

 par Amie Gosselin

 

[D’un océan à l’autre : Les voix du monde de la lutte
contre la traite de personnes au Canada]

 

Lorsque je suis arrivée au Cambodge pour la première fois en 2008, j’espérais en quelque sorte changer le monde. J’avais le complexe du sauveur bien ancré en moi. Cinq ans et demi après avoir atterri à Phnom Penh, j’ai quitté le Cambodge en 2014 avec une vision beaucoup plus réaliste du changement que connaissait le milieu de la lutte contre la traite de personnes.

Ce n’est pas parce que la transformation ne se produit pas; elle se produit. Ce n’est pas non plus parce qu’il ne se fait pas du bon travail; il s’en fait. C’est parce que créer un réel changement dans une société prend du temps, chose très difficile à apprendre pour une occidentale née et élevée dans un monde ou la satisfaction doit être instantanée.

Je suis maintenant de retour au Canada et, plus je pense aux problèmes sociaux dans le monde, plus je comprends que ce sera marathon. Penser que ce sera un sprint ou une course facile n’est ni réaliste, ni utile. Évidemment nous devons prier et espérer que ça se règle le plus rapidement possible. Nous devons toutefois nous préparer mentalement à parcourir un long chemin.

L’Histoire nous a montré qu’il n’existe pas de solutions faciles ni rapides pour abolir le travail forcé et l’exploitation. La traite de personnes et l’esclavage existent depuis des millénaires et sont encore un problème aujourd’hui. Ces pratiques sont souvent profondément enracinées dans le tissu social, religieux et culturel d’une société; pour les abolir, il faut en changer les fondements.

Ce qui n’est définitivement pas facile, et ne se fera certainement pas rapidement.

William Wilberforce, le héros de l’abolition de l’esclavage au XVIIIe siècle, en est un parfait exemple. Il découvre en 1783 les horreurs de la traite transatlantique des noirs et commence aussitôt à déposer des propositions de loi au Parlement pour y mettre fin. Presque 25 ans plus tard, en 1807, l’esclavage n’est aboli qu’en partie. Il faut attendre 1833, soit presque 50 ans après son engagement initial dans le mouvement abolitionniste, pour que l’esclavage soit complètement banni dans l’Empire britannique. Il mourra trois jours plus tard.

Quel marathon!

Si nous ne nous préparons pas à parcourir tout ce long chemin, nous allons nous épuiser. Nous ne pouvons pas baser nos espoirs sur des solutions et des changements rapides, ou nous nous fatiguerons et tout sera terminé.

Continuons.

Les principes suivants m’ont aidé à continuer à lutter contre la traite et à provoquer des changements dans la société.

Principe no 1 : Ménager ses forces. Selon le populaire magasin de matériel de plein air, REI, « l’une des principales causes de blessure [pendant un entraînement pour courir un marathon] est de vouloir courir trop de kilomètres trop rapidement. » Chaque aspirant marathonien a besoin de commencer par alterner les courses courtes et les courses longues pour pouvoir atteindre 42 km. De la même façon, il est important de ménager nos forces dans la lutte contre la traite de personnes. Nous avons besoin d’apprivoiser le contexte ainsi que les tenants et les aboutissants de la collectivité où nous travaillons. Quelle est la vision de la femme et du genre? L’exploitation et la maltraitance sont-elles enracinées dans les valeurs culturelles et religieuses? Quelles personnes et quels organismes soutiennent déjà les survivants? Entrer dans une société et s’attendre à des changements immédiats ne fera que nous épuiser et nous frustrer. Nous devons nous préparer à un marathon de travail avec les communautés et les personnes pour pouvoir voir des changements s’implanter.

Principe no 2 : Connaître ses limites. Courir 42 km n’est pas chose facile et expose les participants à un plus grand risque de se blesser qu’une course à pied ordinaire. Il en est de même pour la lutte contre la traite de personnes. S’investir dans une communauté et s’engager envers un groupe de personnes à long terme engendrent des risques : le manque de résultat peut mener à la déception, à la frustration, au désabusement. Connaître ses forces et ses limites est un bon début. Travailler avec les autres est capital. Connexion Liberté est l’endroit parfait pour travailler avec les autres, pour partager son expertise, son expérience et ses ressources. Personne ne peut tout faire, ni ne devrait tout faire. Heureusement, nous n’en sommes pas obligés!

Principe no 3 : Commencer petit. Pour se préparer à un marathon, on incite les coureurs à participer à des courses plus courtes, comme des 5 km, des 10 km ou des demi-marathons. Quand je vivais au Cambodge, les besoins que je voyais tous les jours me faisaient sentir impuissante. Cela pouvait devenir étouffant et j’aurais pu me démotiver rapidement. Au cours de ces cinq années, j’ai commencé à me concentrer plus sur les personnes et les relations qui m’étaient proche : mes voisins et mes collègues. J’ai appris que s’investir dans de vraies relations avec les personnes qui sont à proximité était non seulement gratifiant, mais faisait une différence. Je n’ai pas changé le monde quand j’habitais au Cambodge; plusieurs de mes collègues ont par contre changé.

Principe nº 4 : Prendre soin de soi. Les périodes de repos lors d’un entraînement pour un marathon sont très importantes : alterner des journées d’entraînement intense et des petites courses plus faciles ou prendre complètement une pause de temps en temps. Nous pouvons également appliquer cela au marathon de la lutte contre la traite de personnes. Il est beaucoup plus facile d’aider et de soutenir d’autres personnes, de nourrir sa passion et son engagement à long terme avec un corps, un cœur et un esprit sains. Pour moi, cela veut dire ne pas travailler tout le temps, et ce, même si on ne voit pas la fin du travail à accomplir. Je passe du temps avec mes enfants sans me faire de souci. J’adore passer du temps dans la nature avec ma famille. Je consacre du temps à des amitiés qui me font du bien. Cet équilibre me permet d’amener de la joie et de l’enthousiasme à mon travail, sans m’épuiser ni me culpabiliser.

Et vous? Pensez-vous que la lutte contre la traite de personnes ressemble à un marathon? Comment faites-vous pour rester passionné et motivé à long terme?

Amie Gosselin est consultante en communication et vit présentement à Kelowna, en Colombie-Britannique. De 2008 à 2014, elle a vécu à Phnom Penh, au Cambodge, et a travaillé pour un organisme international de défense des droits humains. Elle possède un baccalauréat en journalisme et est engagée à instaurer des politiques de communication et du contenu qui permettent aux ONG de protéger les survivants dont les droits ont été violés et à leur redonner leur dignité.